En 1995, sort le film « Les Truffes » comédie avec Jean Réno, un film de Bertrand NAUER. « Patrick, boxeur raté et fatigué, décide de rejoindre son cousin marchand de pizzas à Narbonne plage. Son chemin va croiser celui de Nathaniel, petit escroc minable qui a d’autres raisons de fuir la ville. Commence alors pour ce tandem une série de mésaventures, parsemées sur la route du soleil . »
Je savais que plusieurs plans avaient été tournés l’année précédente dans ma ville pour avoir croisé la décapotable de Jean Réno à 500m de chez nous. Mais ce n’est que le 10 juin 1995 que j’appris, lors d’une visite du chantier maudit, par l’enseignant qui révéla la présence d’amiante dans la salle des fêtes, que les scènes de boxe y avaient été jouées vu la présence du vieux ring installé depuis quelques années. Et même que l’éclairagiste et le cadreur avaient apprécié l’atmosphère poussiéreuse du plateau, vu que des particules tombaient, naturellement du plafond…

MORTEL AMIANTE : CHRONIQUE D’UN SCANDALE ANNONCÉ
Dans son livre « Amiante, un scandale improbable », Emmanuel HENRY1 analysera les déboires de la gestion du risque amiante selon les filtres d’une sociologie d’un problème public. « Dans l’émergence médiatique de la crise de l’amiante, ce qui a fait le plus d’écho est le dossier publié par « Sciences & Avenir » dans son numéro de Juin 1995 (…) La parution de ce dossier ainsi que celle d’une pleine page du Monde le même jour, permet l’irruption définitive de l’amiante à la une de l’information. »
CHOCS
Comme évoqué dans l’épisode #1/33, la révélation du danger amiante et des risques encourus par la population, notamment dans écoles, fut un réel choc, non pas en qualité de parent d’élève – hormis celui d’apprendre que mon second fils avait été contaminé durant toute sa scolarité en primaire en mangeant à la cantine de l’école, située en dessous de la salle des fêtes – mais en tant que jeune architecte, inculte et ignorant des risques professionnels assumés et encouragés par le monde du bâtiment.
VIBRATIONS
Il n’en fallut pas plus pour que j’investisse le sujet, en respect de l’engagement pris lors de la soutenance de mon diplôme en 1989 : « merci aux membres de mon jury de m’avoir assisté dans cette métamorphose de l’étudiant architecte en architecte étudiant ». Cette sombre et sourde vibration m’anime toujours aujourd’hui, tant comme architecte que comme citoyen. Car comme parent d’élève, j’avais appris lors d’un conseil d’école, que le personnel de cantine n’osait plus « mettre la table » avant l’arrivée des élèves, tant la poussière du chantier recouvrait les tables et les assiettes…
BRASSAGES D’AIR
Tel le boxeur déchu dans le film « Les Truffes » qui gesticule par réflexe professionnel devenu un toc, j’ai croisé, dans ces dernières années de l’omert’amiante, des acteurs civils ou professionnels (y compris certains architectes que j’ai ensuite formés au diagnostic en application de la norme NF X46-020) qui essayaient de justifier leur ignorance notamment en arguant que les maladies provoquées par l’amiante ne touchaient que quelques catégories de professionnels. La thèse d’Emmanuel HENRY est la suivante : « Au cours de la période allant de 1980 à 1994, nous pouvons constater deux modalités de gestion correspondant à deux types de risque distincts. On a ainsi d’une part la gestion du risque professionnel avéré dont la probabilité est faible qu’il accède au statut de problème public majeur et, d’autre part, celle d’un risque hypothétique mais susceptible d’une publicisation forte puisque touchant potentiellement toute la population. Ces deux cas de figure font l’objet de traitements différenciés dont il est maintenant nécessaire d’analyser les contours puisqu’ils permettent de comprendre comment ils rendent possible une émergence brutale du problème sous forme de crise » 2
CHOCS, VIBRATIONS ET MOUVEMENTS D’AIR.
Vous l’aurez compris, les titres des 3 premiers paragraphes sont un clin d’œil aux 3 critères qui servaient à définir les « matériaux friables » dans le code du travail, via l’article R4412-96 dans sa version en vigueur entre le 01/07/2008 et le 01/07/2012, à savoir : « On entend par matériau friable contenant de l’amiante tout matériau susceptible d’émettre des fibres sous l’effet de chocs, de vibrations ou de mouvements d’air. On entend par matériaux non friables contenant de l’amiante les matériaux contenant de l’amiante autres que ceux mentionnés au premier alinéa ».
J’ajoute que dans la pratique entre 1995 et le 1er juillet 2008 – date de la refonte du code du travail et donc de la recodification des articles – on distinguait, dans les règles techniques, trois catégories de matériaux : les friables (bourre, préparation pour flocage), les matériaux semi-durs (ex : dalles de faux plafonds en matériaux fibreux compressés) et les matériaux durs (ex : dalle de sol, plaque ou conduits d’amiante ciment).
La définition d’un matériau friable ne figurait d’ailleurs pas dans les décrets fondateurs de 1996. Seul le décret 96-98 dit « décret travail » mentionnera dans son article 26 le terme « amiante friable », mais suite une modification via le décret 97-1219 du 26/12/1997 qui ajoutera le paragraphe suivant : « Pour réaliser des travaux de confinement ou de retrait d’amiante friable, les entreprises doivent avoir obtenu un certificat de qualification justifiant de leur capacité d’effectuer de tels travaux. Les conditions de délivrance de ce certificat par des organismes accrédités à cet effet sont définies par arrêté des ministres chargés du travail et de l’agriculture ». Ce sera la première pierre à la certification des entreprises de traitement de l’amiante en place.
Mais 1995 restera l’année de l’explosion des articles de presse, des émissions spéciales telles la « Marche du Siècle » sur France 3 ou « Envoyé spécial » sur France 2 ». Il faut rappeler que ce qui a « bouleversé » l’intelligentsia médiatique, ce n’est pas la création, en octobre 1994, du nouveau comité anti amiante de Jussieu, mais plus le dépôt trois mois plus tôt d’une plainte contre X des 4 veuves d’enseignants du Lycée La Rochotte, de Gerardmer (Vosges). 3
D’un coup, l’amiante s’invite cruellement et concomitamment sur la scène judicaire et dans les sphères intellectuelles. L’amiante n’est plus seulement un problème d’ouvriers, mais dorénavant un risque pour les « cols blancs ». C’est la transition idéale, car les enseignants décédés entre 1991 et 1994 auraient été contaminés dans un atelier d’un lycée professionnel. Le danger survient même pour un usage passif de locaux.
Les antichambres politiques s’affolent. Le 31 mai 1995, à peine remis du scandale de la vache folle (1991) et alors que tous les procès du sang contaminé n’ont pas encore eu lieu, plusieurs millions de spectateurs apprennent que la France est frappée par un nouveau scandale de santé publique 4. Il faut dire que le magazine de vulgarisation scientifique « Science & Avenir » venait de lancer la promo de son numéro de Juin avec à la une l’annonce sulfureuse d’un dossier de 18 pages « Mortel Amiante » 5. Article au titre de polar 6, qui « servira à de nombreux journalistes comme base pour appréhender cette question complexe » écrira E. HENRY.
NOTES
- Le livre d’Emmanuel HENRY « AMIANTE un scandale improbable » édité en 2007 par les Presses Universitaires de France est issu de sa thèse « Amiante : d’une maladie professionnelle à une « crise de santé publique », soutenue le 26 octobre 2000 pour l’obtention du Doctorat de sciences de l’information et de la communication de l’Université de technologie de Compiègne. C’est l’ouvrage sociologique de référence. ↩︎
- Cf page 70/884 de la thèse, paragraphe « L’amiante : un problème aux contours mouvants » ↩︎
- France Soir du 16/06/1994 : « Cancer, 4 veuves portent plainte » L’amiante des plafonds du lycée (…) pourrait avoir déclenché la terrible maladie… ↩︎
- 31/05/1995 : Intervention d’Elisabeth HUBERT, médecin, nouvelle ministre de la santé du gouvernement JUPPÉ 1 depuis le 17 mai, au 13h de France 2 et au 20h de TF1. Le 8 juin 1995, lors d’une question au Gouvernement posée par un député RPR *, la ministre déclarera qu’elle « connaît bien le problème car issue d’un département où un bon nombre de personnes ont à souffrir des méfaits de l’amiante, (…) dans la construction navale » avant de répondre au député par une position qui paraît, avant l’été, bien établie : « Vous avez indiqué que certains pays avaient décidé d’interdire toute utilisation. C’est une minorité. Aujourd’hui, la tendance est plutôt a une règlementation européenne, avec un usage contrôlé de ce produit, les interdictions que j’évoquais tout a l’heure étant maintenues ; Enfin, vous avez parlé d’un inventaire. Ce n’est pas une piste que nous suivons en France, tout simplement parce qu’une étude réalisée ces dernières années a montré qu’il était impossible de recenser les bâtiments en raison d’une dispersion des archives depuis cinquante ans ». Toutefois, après avoir mené avec son ministère durant 3 mois, un bras de fer avec différents ministres du même gouvernement, elle obtiendra la garantie de la programmation d’une nouvelle réglementation lors d’un dernier conseil des ministres avant le remaniement ministériel qui actera, avec le gouvernement Juppé 2, son départ comme 8 autres des 12 « jupettes ». Il aurait été intéressant que la « Mission commune d’information sur le bilan et les conséquences de la contamination par l’amiante » l’auditionne comme le furent Martine AUBRY et Xavier Bertand 10 ans plus tard, afin de publier le rapport sénatorial « le Drame de l’amiante en France » – Source : Question au gouvernement n°924 – 10e législature ↩︎
- « Mortel Amiante, une épidémie qui nous concerne tous. » est un dossier de 18 pages paru dans le numéro de juin 1995 de « Sciences & Avenir ». Selon Emmanuel HENRY, c’est « la première enquête journalistique qui définit l’amiante comme un problème de santé publique menaçant l’ensemble de la population ». ↩︎
- « Mortelle Randonnée », film de Claude Miller sorti en mars 1983 avec Isabelle ADJANI et Michel SERRAULT, dont le scénario est inspiré de roman noir éponyme, de Marc BEHM dans la Série Noire n°1811. ↩︎
